Les jardiniers, 2021

Un projet de Jonathan Macias et Caroline Melon

Création

25 avril 2021 - Le Grand T, théâtre de Loire-Atlantique, Nantes

Invités en résidence longue au Grand T à Nantes, Jonathan Macias et Caroline Melon ouvrent ainsi un vaste champ d’expérience autour du végétal, des plantes autochtones et du vivant présent sur le terrain environnant le bâtiment. Durant toute cette année précédant l’amorce des travaux de rénovation que connaîtra le théâtre au printemps 2021, les deux artistes s’installent dans une cabane au cœur du jardin du théâtre, s’imprègnent des souvenirs odorants d’un grand cèdre disparu, observent les plantes minuscules et échangent avec des gens de passage. Ils redécouvrent les vertus des plantes sauvages, concoctent des mets et des soins et font de cette lente reconnexion aux savoirs perdus un prétexte à la rencontre. Ils écoutent les récits qui s’y rattachent, inventent les leurs et présenteront une création au printemps prochain à l’issue de cette année d’investigations.

Production De chair et d'os
Sur une invitation du Grand T, théâtre de Loire-Atlantique, Nantes

Caroline Melon est artiste associée au Grand T théâtre de Loire-Atlantique à Nantes

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Récits de résidence
Caroline Melon, juillet 2020

Hey alors voilà, ça y est, on commence un nouveau projet, Les jardiniers, au Grand T à Nantes, dont je suis artiste associée.

Le Grand T va entrer en travaux en avril 2021, pour plus de deux ans. Il se trouve que le théâtre est environné d’un jardin très agréable, havre de paix en pleine ville. Le projet est que ce dernier devienne un vrai lieu de vie pour les habitant.e.s, et pour qui veut d’ailleurs (ce qui s’est déjà énormément développé pendant le confinement où les gens trouvaient là un espace vert clos où boire des apéros, jouer avec les enfants, etc).

Jonathan Macias et moi-même avons proposé au Grand T, lors d’un repérage l’an dernier, de travailler sur le végétal, les plantes, le vivant de ce terrain. Le projet s’appelle Les jardiniers : nous sommes entrés en résidence en juin dernier, et nous allons, selon notre méthode habituelle, passer de longs moments à vivre ce lieu, à mener tout un tas d’expérimentations, pour finir par créer une forme en avril 21 qu’on est bien incapable d’imaginer encore (et c’est tout l’intérêt, sinon cela voudrait dire qu’on n’écrit pas spécifiquement pour ce lieu).

Comme toujours, nous posons au début de notre implantation un “dispositif” voué à la rencontre avec les gens, outil de “pas de côté”, de petite disruption, de léger dérangement. Ici, nous sommes donc devenus Les jardiniers, et il nous fallait évidemment une cabane pour lieu de travail. Le fantastique atelier de construction de théâtre nous a construit, sous la houlette de François Corbal, ce merveilleux abri, constitué de recyclage de morceaux de décor de spectacles qui sont passés par le théâtre : le sol est par exemple celui de Ciels de Wajdi Mouawad ; autant dire que notre cabane porte en elle les souvenirs et les émotions de tas d’artistes et de spectateur.trice.s.

Tu la vois ici de dehors. Elle est trop belle, non ?

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Et la voici avec un peu plus de détails !

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Et voici les jardiniers !

Notre costume a été dessiné et fabriqué par Sandrine Baudoin. Il comporte des petites surprises que je te montrerai peut-être plus tard.

Bon, alors, notre but, ce n’est pas (seulement) de faire les beaux. En nous costumant, nous devenons des personnages. Nous ne jouons aucun rôle quand nous croisons des gens, nous n’avons pas de texte, même pas de fiche de personnage, ou de récit à tenir : nous sommes juste nous-mêmes, et nous nous décrivons comme tels ‘on est des artistes en résidence, on bosse sur le végétal, on s’intéresse à ceci et cela...’ Mais la cabane et les costumes sont des leviers d’imaginaire, de projection, de poétique, et nous placent immédiatement dans un rapport différent (par rapport à si nous étions dans nos fringues de tous les jours, assis sur une table dans le jardin comme le font tous les autres gens).

(photo prise le 23 juin 2020 par Benjamin Rullier du Grand T)

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Pour notre première résidence en juin, nous avons d’abord pris le temps d’écouter, de regarder, de sentir où nous étions. On a discuté avec les gens de passage, et on avait aussi plein de rendez-vous pour comprendre le “mille-feuilles”, les strates dont le lieu est constitué.

On a rencontré Jean-François Caraex, historien, Flavien Saboureau, botaniste, Catherine Billioux, responsable technique de la biodiversité du Jardin des plantes, on a visité le théâtre avec le regard de Franck Jeanneau et Alain Anglaret, respectivement directeurs techniques et administratifs, on est monté sur le toit, et on a bu des coups avec plusieurs assos du coin (Ekos, les composteurs du bocage Nantais, la Générale...) qui font vivre le quartier par plusieurs initiatives supers.

Photos prises les 23, 24 et 25 juin 2020 par Jonathan Macias (1 & 2) et par Benjamin Rullier du Grand T (toutes les autres.)

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Pour notre deuxième résidence de juillet, nous avons commencé par nous occuper un peu de la cabane, et y glisser différents objets.

La cabane est toujours ouverte et accessible. Nous disons que ce n’est pas “notre” cabane, et par expérience (et conviction politique), nous faisons confiance aux gens. Comme à la Voiture qui tombe ou dans le lycée du Monde de demain, deux de nos précédents projets, nous pensons même que plus on laisse les lieux accessibles et ouverts, sans mettre de mot moraliste, plus chacun.e se sent responsable et respectueux.se. Bien sûr, il y a toujours un moment où une personne va abîmer ou “tricher”, mais ça, c’est une pensée de gauche, comme pour toutes les allocs par exemple : pour un.e qui va tricher, on ne va pas s’empêcher de faire confiance à tou.te.s les autres. On intègre même dans le process le fait qu’à un moment il va y avoir un souci, ça fait partie du truc, et ce n’est pas grave parce que c’est anticipé et que cela concerne au final très peu de personnes. Prendre le risque de la confiance, y-a-t-il quelque chose de plus beau ?

Donc, on laisse des objets, de la déco, des petites surprises dans de petites boîtes, des trésors d’enfants, des images de monstres, des trucs à trouver. Mais ça n’est dit nulle part, il n’y a pas de pancarte incitant à chercher. C’est la curiosité gratuite, l’exploration enfantine, la douce transgression et la malice d’ouvrir une porte fermée que nous louons ainsi.

Photos prises entre le 13 et le 17 juillet 2020 par Benjamin Rullier du Grand T, sauf la dernière qui est de moi. On a trouvé notre animal-totem !

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Bon, et comme d’habitude, on n’a pas pu s’en empêcher : on a dormi dedans. Enfin, pour être honnête, on a essayé de dormir.

On voulait comprendre ce que racontait le lieu la nuit, la lumière, l’ambiance, le bruit des arbres, le chant des oiseaux le matin. On était hyper bien installés, supers matelas, couettes douillettes, une bâche pour nous isoler de l’humidité, des tissus cachant la lumière, un ingénieux système de panière en plastique bloquant la porte, non pas par peur d’une agression, mais juste pour éviter le réveil brutal de l’entrée de quelqu’un dans la cabane nous tombant dessus.

On était épuisés, journées extrêmement denses de résidence, on était heureux.se de dormir là, de vivre notre cabane de l’intérieur, de la laisser veiller sur notre sommeil, de sentir le bois et la mémoire de tous les décors emplir nos rêves, abandonner notre chair et nos os à ce petit bois de charmes, une charmille dit-on, dont la douce pente mène à un calvaire où trônait avant un Christ depuis devenu manchot après une chute de la croix (physique hein, pas symbolique), bref, tout était réuni pour que la nuit, si courte qu’elle fût, nous amène à de délicieux songes.

C’était sans compter les moustiques, qui ont choisi d’élire domicile dans chacune de nos oreilles, à Jo et moi. All night long. J’ai quand même eu une bonne crise de fou rire en voyant Jo, à trois heures du matin, se décider à agir après avoir pesté deux-trois fois à voix haute - et hautement agacée -. Il s’est mis en tête de se fabriquer un rempart avec un plaid et les punaises servant à accrocher de la doc sur les murs, et je voyais s’agiter sous la couverture la lampe de poche qu’il tenait entre ses dents, se plaquant au maximum contre le matelas et tentant de relever sur lui cette moustiquaire improvisée. Comme il l’a dit lui-même au matin, ça n’a pas marché, mais au moins, il avait eu la sensation psychologique de faire quelque chose pour que ça cesse.

Photos prises à 7h30 du matin le 16 juillet 2020 par Jo et moi, ouvrant à peine l’œil qu’on avait quand même réussi à fermer par intermittence.

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Et puis, on a cuisiné. Uniquement avec des plantes cueillies sur le site. On avait sélectionné des recettes qui permettaient de les utiliser d’un point de vue comestible et/ou médicinal.

On a fait de la décoction de feuilles de houx, du vin de pervenche, du sirop de fleurs de chèvrefeuille (c’est lui en photo, couleur de miel), du vin de noix et de la confiture de fleurs de pissenlit. On a aussi ramassé millepertuis, consoude et plantain pour préparer un baume antiseptique destiné à soigner les coupures mineures, les contusions, les brûlures, les bosses et des écorchures. On a mis les vins à macérer à la cave ; dégustation à notre retour en octobre.

Photos prises jeudi 16 juillet 2020 par par Benjamin Rullier du Grand T, DSF7423b  DSF7426b

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