Les murs, 2018

MAISON GRAZIANA - LES MURS
Un projet de Caroline Melon
Avec Maylis Détrie, documentariste sonore, Jonathan Macias, plasticien-scénographe, Ivan Mathie, photographe

Les murs (Parcours immersif)
2, 3 et 4 août - Création - Festival Fest'Arts
jeudi 2 août - 12h30 à 23h00 / vendredi 3 - 7h30 à 23h00 / samedi 4 - 7h30 à 23h00
Une expérience à vivre individuellement - Durée  : 90 min

Avec Les murs, le visiteur est invité à pénétrer l'intimité d'une maison libournaise, en arpenter les pièces vides, s'abandonner aux surgissements du passé et plonger dans le récit romanesque et polyphonique d'une famille, de ses amis, ses amours, et le reste. Sous une forme fictionnelle et immersive, le visiteur est convié à revivre l’histoire récente des murs et à faire l’expérience sensible du bâtiment, à la manière d’un voyage en solitaire. Sous la forme d’un puzzle épistolaire, un récit romanesque se recompose peu à peu au fil du parcours.

Sur une commande du Théâtre Le Liburnia, Libourne (33)
Avec le soutien de l'IDDAC, de la DRAC-Nouvelle-Aquitaine et de l'OARA.


Les Murs, août 2018, Libourne - Le récit

« À présent, vous êtes Alex Bergman ». Ce sont les derniers mots que l’on entend lorsque la porte d’entrée de la Maison Graziana se referme derrière nous. Nous voici seules, happées dans la pénombre de ces murs. L’odeur si particulière de poussière, d’humidité et de bois mêlé embaume. Les sens sont en éveil. Une première pièce, un salon peut-être, des photos anciennes de vedettes de cinéma, un film des années 1960 projeté sur le mur de la cheminée et une lettre posée sur la table. Geneviève, la jeune fille de la maison dit son bonheur intense de vivre enfin à Paris pour réaliser son rêve de toujours : devenir actrice. On prend alors le temps d’observer chaque détail, chaque cadre, chaque objet, chaque motif sur les tapisseries de la pièce. Et les conseils du jeune homme de l’accueil nous reviennent en mémoire. « Pour découvrir le récit épistolaire dans les meilleures conditions, il faut suivre le parcours indiqué sur le plan afin de trouver les lettres dans le bon ordre. N’hésitez pas à vous asseoir, à toucher les objets. Accordez-vous du temps. ». Plan à la main, reprendre alors consciencieusement le cours de la visite pour ne surtout rien manquer. S’avancer dans l’antre de la maison. Dans le couloir, une image projetée donne à voir les tableaux accrochés ici jadis. Les espaces et les murs vibrent des présences passées. On se retrouve insensiblement projeté dans une position de voyeur avec l’inconfortable sensation de visiter une maison sans y être vraiment invité, de pénétrer, comme par effraction, une intimité étrangère. Et pourtant, on est à l’affut de la moindre trace, de vie, de présence, d’absence, de l’esprit des lieux, de tout ce qui reste après une disparition. Plus loin, un bureau, des cartes, des plans, des objets. Une reconstitution fouillée et minutieuse. Une lettre d’un père à son fils, lui léguant l’empire familial et la charge de poursuivre une réussite entrepreneuriale : un ordre plutôt qu’une transmission consentie. Et une demande : aller chercher Geneviève à Paris séance tenante ! L’intrigue est lancée. L’étape suivante est à l’étage. 


Les espaces de la maison sont sonores, l’escalier et le parquet craquent, vivent. On entend les pas d’autres visiteurs, on les évite, la traversée se fait de soi à soi. Dans une « solitude accompagnée », habitée d’images, de spectres et de mémoire.
Chaque pièce, chaque chambre fait l’objet d’une installation, d’une scénographie particulière. On est invité à explorer de manière physique les espaces dont chacun a sa texture. Les couleurs, les matières, les odeurs se mêlent, s’entrecroisent et se répondent. Des flèches de sensations nous assaillent, nous relient à l’édifice immense de nos souvenirs intimes et permettent de traverser ici une véritable expérience sensible.
 
On entre davantage dans l’histoire de Geneviève. Les lettres échangées avec sa sœur, son amie ou sa mère s’égrènent de pièce en pièce. Présences de corps et d’histoires de femmes. 
Le récit et la scénographie se complètent et correspondent sans que l’un ou l’autre ne soit jamais relégué à une fonction secondaire ou illustrative. Les installations sont parfois faites d’objets d’époque, de magazines, de boites à savon, de valise ou de vêtements ; d’autres pièces sont vides de tout meuble ou bibelot et laissent des dispositifs scénographiques plus abstraits, moins narratifs. À la fois sombres et contemplatifs, ils apparaissent comme des énigmes, créent le trouble et offrent une respiration physique ou poétique.

Au grenier, dans une petite pièce en sous-pente, des lettres renferment le secret de Geneviève. Une aventure, un amant, un enfant non désiré, un choix d'abandon. Une autre pièce, en écho, a été blanchie, des vitrines présentent des feuilles mortes, peut-être autant de souvenirs que l’on conserve malgré le temps et malgré soi. Un œilleton donne sur la chambre d’à côté. On imagine Geneviève recluse dans la terreur de ce qu’elle vient de faire ou laisser faire. La poussière, la chaleur du grenier, on redescend un peu sonné au premier étage où de longues lettres posées à côté d’objets religieux nous attendent. On sent la place prégnante de l’église dans ce quotidien, son poids aussi. L’accumulation d’images pieuses en tout genre ne laisse pas de doutes à ce sujet.

S’ouvre alors un autre chapitre de la vie de Geneviève, à la recherche d’une rédemption peu avouable dans les bras d’Antoine, son curé de paroisse. Dans le cabinet de toilette attenant, si étroit qu’on ne peut y entrer que seule, on découvre le journal intime de Monique, la femme de chambre de Geneviève. Entre les recettes de cuisine et les patrons de couture qu’elle compile, le récit de sa liaison avec un homme marié puis celui de son avortement. Terrifiant de souffrance et de solitude.  

Un peu plus loin, on trouve dans le dressing un livre de Xavière Gauthier « Les avortées clandestines ». Un recueil de témoignages de femmes qui ont survécu à cette époque d’avant la loi Veil. L’auteure a écouté leurs voix bouleversées raconter par quel chemin de douleur elles sont passées. Des témoignages qui restent essentiels aujourd’hui encore tant l’avortement est un acquis fragile et un tabou partagé par des générations de femmes.

On traverse le couloir, on laisse Geneviève à ses amours perdus pour retrouver l’histoire de son frère Georges à qui le père léguait si impérieusement l’entreprise familiale. Contrairement à elle, il semble avoir réussi à se défaire de ses chaines. Il est parti, a quitté la maison, la ville, le pays. Une lettre signée de sa main apporte une bouffée d’air depuis San Francisco qui l’a accueilli. Là-bas, il assume son homosexualité tandis qu’ici, sa mère lui intime l’ordre de revenir à la raison. Sans succès. Ce sont les années 1970, celles de la liberté sexuelle et des luttes minoritaires, des femmes et des homosexuels en particulier. La fuite que l’on a refusée à Geneviève, Georges vend l’entreprise familiale pour se l’offrir. Dans le cabinet de toilette, en face, une baignoire blanche emplie d’un liquide bleu opaque, des talons, et les mots de Geneviève à même le mur. « J'ai envie de partir, de tout recommencer, mais je n'en trouve pas le courage. Il me reste suffisamment d'argent pour vivre ; c'est à moi qu'on aurait dû confier la gestion de l'entreprise, j'ai toujours été bonne pour ça, mais j'étais une femme. Je vais déménager mon lit dans la salle à manger ; en haut j'entends leurs fantômes. » La maison a gagné, Geneviève se résigne, elle ne partira plus. 
On l’imagine vivant dans cette bâtisse toute une vie durant. Cette idée rend les espaces plus épais, plus dense, plus impressionnants. Ils sont imprégnés de sa présence et de cette fatalité, qui la veut seule, sanglée dans ses plis, son confort, ses habitudes et ses carcans.

Pourtant dans la pièce suivante, tout semble plus léger. Un salon ouvert sur le jardin, des airs de variété italienne romantiques à souhait, des fleurs séchées d’un bouquet qui dût être magnifique et des lettres d’un amour fou et tardif. On respire pour Geneviève qui semble avoir enfin trouvé le bonheur et l’amour dans la maturité de l’âge. 
Mais l’apaisement sera de courte durée. Son nouvel amant célèbre disparaît soudainement sans explication. La visite s’achève dans le jardin, un personnage nous tend une lettre adressée à Alex Bergman. C’est une lettre de Geneviève, destinée à son enfant abandonné. Alex Bergman est cet enfant. Et l’on découvre que Geneviève, cette femme forte, affranchie des conventions aura été tourmentée toute sa vie par ce renoncement, par l’ombre de cet enfant qu’elle n’a pas élevé. « J'ai besoin de lui adresser cet amour enfoui, étouffé, cette larve d'amour qui a sans que je me rende compte empli ma poitrine dès l'instant où j'ai su que ce bébé était là. Cet amour qui m'a rongée, acide ami de savoir malgré tout son existence quelque part ». L’histoire s’achève ainsi, dans l’expression des remords qui germent en nous comme une pieuvre. C’est la fin du parcours.

Enfin, pas tout à fait. Comme un épilogue de cette traversée, une invitation écrite sur le mur nous rattrape, avant que nous passions le portail menant à la rue, et nous propose à monter un escalier.
Là-haut, toute une équipe nous accueille, en douceur, dans une pièce à la lumière tamisée. Un canapé, des petits gâteaux, une boisson fraîche, des costumes suspendus et une série de portraits. Vêtus d’un chemisier de dame, d’un polo de tennisman, d’une robe d’avocat ou encore d’une tenue de chasseur, on découvre sur ces images, Caroline Melon et Jonathan Macias incarnant chacun des personnages de la fiction avec un goût certain pour l’artifice, la transformation et le brouillage des genres. À nous à présent, si le cœur nous en dit de nous glisser dans la peau et le costume de l’un de ces personnages, celui de notre choix, et se faire tirer le portrait dans le studio photo juste à côté. Nous passons un instant entre les mains de Gypsie la coiffeuse qui nous rafraichit, nous coiffe, nous enveloppe de son énergie bienveillante. Un moment de transition pour prolonger encore cette immersion dans la vie des autres, un sas ludique et sensible avant de retourner au tumulte de sa propre vie.

Cécile Broqua

 


 

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